Oui, VivaTech c’était il y a dix jours.

Non, je n’ai pas écrit à chaud. Tout le monde l’a fait. Les posts LinkedIn ont fusé dès le jeudi soir — émojis fusée, selfies avec robots, « game changer », « mind blown », et la traditionnelle photo floue d’un écran qui affiche quelque chose d’impressionnant.

Je n’ai pas voulu faire ça.

Pas par snobisme. Par honnêteté intellectuelle.

Parce qu’un salon comme VivaTech est conçu pour vous éblouir. C’est sa fonction. C’est même sa vertu — il rend visible ce qui est encore invisible dans la plupart des organisations. Mais entre ce qu’on voit et ce que ça signifie, il y a un travail. Un travail de décantation, de mise en tension, de connexion avec ce qu’on observe par ailleurs dans les organisations qu’on accompagne.

Ce travail prend du temps.

Dix jours, pour être précise.

Voilà ce que j’en ai retiré — et ce que les posts du jeudi soir n’ont pas dit.

Premier choc : la médecine

L’analyse de ma rétine. Cinq minutes.

Des anomalies identifiées. Pas de surprise pour moi — je les connaissais. Mais il m’avait fallu cinq ans, la bonne adresse, le bon réseau, la bonne persistance pour obtenir ce diagnostic.

Cinq ans contre cinq minutes.

On a beaucoup parlé d’IA en santé. Beaucoup trop, souvent pour rien. Des copilotes médicaux qui ne tiennent pas compte du contexte émotionnel du patient. Des plateformes de données de santé bloquées par des réglementations que personne n’a vraiment traduites en contraintes opérationnelles. Des projets mis en pause « le temps de sécuriser » — ce qui, dans le secteur de la santé, signifie parfois des années.

Mais là, devant ce scanner de rétine, je n’ai pas pensé à la technologie.

J’ai pensé aux gens qui n’ont pas mon carnet d’adresses. Ceux qui n’ont pas cinq ans à attendre. Ceux pour qui « trouver le bon spécialiste » est une question de chance géographique et sociale autant que médicale.

Ce n’est pas une question de technologie. C’est une question d’accès.

Et l’accès, ce n’est pas un sujet de data scientist. C’est un sujet de gouvernance, de distribution, de choix politiques sur ce qu’on décide de financer, de déployer, et pour qui en priorité. Des choix qui se font — ou ne se font pas — dans des salles où les tech evangelists ne sont généralement pas invités.

Qui décide comment cette rétinographie se déploie ? À quel rythme ? Sur quels territoires ? Financée comment, et remboursée par qui ?

Ces questions n’étaient pas sur les stands.

Deuxième choc : le parfum

J’ai raconté des moments de ma vie. Des émotions. Des odeurs qui m’avaient marquée. Et on a fabriqué un parfum.

Il sent très bon. Il me ressemble à 100 %.

Je sais exactement ce qui s’est passé : un modèle a transformé mes récits en représentations sémantiques, les a projetés dans un espace de paramètres olfactifs, et a produit une formulation. Rien de magique. Du calcul très sophistiqué.

Mais l’expérience, elle, était autre chose.

Elle m’a rappelé quelque chose que j’écris depuis longtemps : l’IA ne comprend pas — elle corrèle. Et parfois, la corrélation atteint une justesse qui ressemble tellement à de la compréhension qu’on ne voit plus la différence.

La différence ne se voit pas dans la démo. Elle se voit dans les situations-limite — le patient dont les symptômes ne rentrent dans aucun pattern connu, le client dont le récit contient une ambivalence culturelle que le modèle n’a pas appris à décoder, l’organisation dont le problème réel est inverse de ce qu’elle formule.

Ce que le parfum m’a confirmé, ce n’est pas la puissance de l’IA.

C’est la puissance de la mise en scène de l’IA.

VivaTech est le plus grand théâtre du monde pour ça. Et ce n’est pas une critique — c’est un diagnostic. Un théâtre peut dire des vérités profondes. À condition de savoir qu’on est dans un théâtre.

Le fil rouge officiel de cette édition était pourtant « Artificial Intelligence: impact, not illusion ». L’intention était louable. Mais on ne sort pas de l’illusion en la décrétant sur une bannière. On en sort en posant les questions que la scénographie escamote.

Ce que j’ai aussi vu, qui m’a traversée différemment

Un casque en réalité augmentée. Des fleurs virtuelles à mes pieds. Je me suis baissée pour les ramasser.

J’ai senti les fleurs.

Ce moment-là n’avait rien d’une démonstration technologique. Il avait quelque chose d’une promesse — le genre de promesse qui oblige à réfléchir sérieusement à ce qu’on en fait.

Je pensais aux personnes qui ont perdu la vue. Aux lunettes à caméra qui décrivent ce qu’elles voient, qui lisent les panneaux, qui anticipent les obstacles, qui permettent de « traverser » un paysage par les mots quand les yeux ne peuvent plus le faire. Je pensais aux personnes qui vont remarcher grâce aux exosquelettes, aux diagnostics détectés plus tôt, aux maladies rattrapées avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

La promesse est réelle. Profondément humaine, même.

Mais la promesse et la trajectoire d’accès sont deux choses distinctes. L’une se montre en cinq minutes sur un salon. L’autre se construit — ou pas — dans des arbitrages budgétaires, des négociations de remboursement, des choix de priorisation que personne n’expose sous les lumières de VivaTech.

Ce n’est pas de la technophobie. C’est la question la plus concrète qui soit : à qui profite l’augmentation humaine, et selon quelles règles ?

Ce que j’ai entendu toute la journée — et ce qui m’a dérangée

Souveraineté. Sécurité. Données. Conformité. Inclusion.

Dans tous les couloirs, sur toutes les scènes.

Et c’est là que quelque chose m’a dérangée — pas parce que ces mots étaient présents, mais parce qu’ils flottaient. Déclaratifs. Rhétoriques. Ils servaient de caution morale à des démos qui, dix mètres plus loin, embarquaient allègrement des traitements biométriques, des inférences comportementales, des modèles entraînés on ne sait où sur on ne sait quoi.

La souveraineté n’est pas un mot-valise qu’on glisse dans un slide de conférence. C’est une architecture. Une décision concrète sur où les données vivent, qui y accède, sous quelle juridiction, avec quels mécanismes de révocation et d’audit.

Déclarer la souveraineté sans l’architecturer, c’est exactement comme déclarer la transformation digitale sans toucher aux systèmes de production.

Nous avons tous vécu ça. Pendant quinze ans. Nous connaissons la suite.

L’observation qui m’a le plus inquiétée — et la moins commentée

Des pays qu’on qualifiait encore « en développement » il y a dix ans nous surpassent aujourd’hui sur certains usages IA. Pas sur tous. Mais sur des pans entiers — déploiement à l’échelle, coût de la transformation, vitesse d’adoption.

Comment ont-ils fait sans les moyens qu’on croit indispensables ?

Ils ont travaillé leurs données. Rationalisé leurs processus. Défini des priorités claires et s’y sont tenus. Construit de façon quasi militaire — sans comités de gouvernance qui durent six mois, sans legacy qui paralyse, sans vingt ans de sédimentation informatique à porter.

Ce n’est pas « la contrainte qui stimule la créativité ». C’est une forme d’agilité structurelle que l’abondance — et la complexité accumulée — nous a refusée.

Ils n’avaient pas de dette technique. Ils n’avaient pas non plus la tentation de tout conserver, de tout interconnecter, de tout maintenir « au cas où ». Ils ont construit en partant de zéro, ce qui est une malédiction dans l’économie classique, et un avantage brutal dans l’économie des données.

La France — et l’Europe — n’ont pas un problème d’intelligence. Elles ont un problème d’exécution. Ce n’est pas le même problème. Et c’est infiniment plus difficile à résoudre. Parce qu’on peut financer de l’intelligence. On ne peut pas acheter la capacité à simplifier ce qu’on a passé trente ans à compliquer, ni la volonté politique de le faire.

La vraie question n’est pas : sommes-nous en retard ? Elle est : sur quoi choisissons-nous de nous battre — et avec quelle méthode ?

Ce que VivaTech 2026 m’a vraiment appris

Pas que le futur est là. Je le savais.

Pas que l’IA est puissante. Ça aussi.

Ce que j’ai vu, et que j’ai mis dix jours à formuler proprement, c’est que le vrai clivage n’est pas entre les optimistes et les pessimistes sur l’IA. Il n’est pas entre les early adopters et les sceptiques. Il est entre ceux qui posent les bonnes questions — sur la gouvernance, sur l’accès, sur les valeurs encodées dans les systèmes, sur qui tient le volant — et ceux qui se contentent de regarder la démo.

Sur un salon comme VivaTech, tout le monde montre ce que l’IA peut faire.

La démonstration est spectaculaire. Parfois bouleversante. Souvent sincère.

Mais personne ne montre qui a décidé que ça devait fonctionner ainsi. Qui a défini les critères d’entraînement. Quelles valeurs ont été encodées, par qui, selon quel mandat. Quelle organisation a renoncé à quoi pour que cette démo soit possible.

Ces questions-là ne sont pas techniques. Elles ne sont pas non plus philosophiques au sens abstrait du terme.

Elles sont architecturales — au sens le plus profond du mot. L’architecture, c’est ce qui rend visible les choix qu’on a faits, et ceux qu’on a évités. C’est ce qui transforme une intention en contrainte opérationnelle, une valeur déclarée en règle vérifiable.

Tant qu’on traitera VivaTech comme un salon de l’émerveillement plutôt que comme un miroir de nos arbitrages collectifs, on continuera à revenir avec des photos floues d’écrans impressionnants — et des questions non posées qui feront des dégâts plus tard.

Je préfère les poser maintenant.


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